Préface du livre de Jean Paul Boutellier, le créateur et directeur de Jazz à Vienne.
« Alors, c’est quoi, cette année, l’affiche de Jazz à Vienne ? ». Régulièrement, à cette question directe, je répondais qu’il était trop tôt pour dévoiler la programmation musicale. « Mais non, la programmation arrivera bien à temps, ce que l’on veut connaître, me répliquait-on, c’est le motif de l’affiche qui va annoncer le festival ». C’est ainsi que l’on mesure le rôle primordial des affiches de Bruno Théry : la découverte de l’affiche, c’est un peu de printemps après les froidures de l’hiver, c’est la première marche vers le festival qui arrive et c’est beaucoup l’envie de se rapprocher du futur évènement et d’en rêver à l’avance.
L’affiche de Bruno va bien sûr questionner et susciter l’imagination : « quel rapport avec le Jazz ? Quel lien avec la programmation ? ». Il n’y a bien souvent aucun lien concret, et c’est très bien ainsi ; avant de connaître le travail de Bruno, ma propre démarche était d’éviter les clichés avec des trompettes ou des saxophones divers et trop concrets, de bannir les communications qui se déclinent (et bien souvent s’usent) d’années en années au nom d’un sacro-saint marketing communicatif. Il est vrai que nous nous sommes immédiatement compris avec Bruno, en privilégiant le souci de renouvellement et surtout la part de rêve et d’imaginaire…
Les images proposées par Bruno nous ont au départ emmenés dans un univers hyperréaliste (un peu froid disaient certains) que pour ma part j’ai adoré. Puis l’image est devenue plus vivante (plus gaie, ajoutait-on) avec le fabuleux bestiaire qui créait des grenouilles prêtes à éclater, des pingouins en marche pour un concert, une vache déjantée, un bison fonceur, des lapins complices, un éléphant indifférent ou un canard jouet d’ anniversaire. Il ne faut pas oublier ces monstres sympathiques et souriants, mais surtout bourrés de tendresse et aussi ces « zinzins », comme les appelle Bruno, qui donnent vie et chaleur à des objets inanimés. C’est à chacun de nous d’associer à ces images ses propres rêves ou fantasmes. Les affiches nous emportent finalement vers cette musique de Jazz qui devra combler tous nos désirs (et nos plaisirs) d’écoute et de partage.
Les affiches de Bruno, dans l’univers de Jazz à Vienne, ont peu à peu remplacé l’échelle temporelle. On ne dit plus « Eric Clapton, Oscar Peterson, Ornette Coleman ou Carla Bley, c’était en quelle année ? », on évoque plus simplement l’année de « la grosse dame avec l’éléphant », l’année « des pingouins », l’année « des grenouilles » ou l’année « du gros rat qui boulotte un saxophoniste ». Paradoxalement, ces images qui « datent » le festival et ses concerts, ne vieillissent pas et restent hors du temps et des modes. Cela signifie bien que ces affiches qui sont en fait des œuvres entre peinture et illustration, ont acquis cette intemporalité que seul l’art peut engendrer.
Jean-Paul Boutellier
















